Chapitre 2 : le Jugement

LA DRAMATURGIE

Le tympan peut se lire comme une véritable scénographie théâtrale. Le jeu des protagonistes était soutenu par le commentaire oral des moines que l'on imagine donner voix aux personnages. De ce point de vue, le drame liturgique qui se noue tire ses racines du théâtre antique. Dans les deux cas il s'agit d'une cérémonie sacrée dont l'enjeu est semblable : la destinée tragique des hommes chez les Grecs, le combat du Bien contre le Mal aboutissant à la question du salut pour la chrétienté. Jacques Le Goff a montré que la liturgie a remplacé le théâtre antique, notamment à l'époque de la renaissance romane* du XIIe siècle. Dans les offices religieux, par exemple dans la Cançon de Santa Fe, et un peu plus tard dans les mystères pascals joués au parvis des églises, le jeu théâtral est bien présent.

Un véritable drame eschatologique* se joue sous nos yeux : un Jugement va être prononcé et tous les acteurs du procès sont en place.
Véritable opéra, il met en scène plusieurst tragédiens : autour du Juge, (le Christ Roi-Juge "ivdex REX”), se tiennent l'Accusateur (Satan) et ses témoins à charge (les démons), les défenseurs (sainte Foy et Marie), les anges assesseurs et le greffier (l'archange saint Michel).

Les acteurs du Jugement Saint Michel L'Accusé Sainte Foy Sainte Foy Le Christ de la Parousie venu pour juger les vivants et les morts La Vierge Marie qui intercède en faveur des éprouvés L'accusateur
Les protagonistes du tribunal

Le procès est public. Outre le pèlerin parvenu au parvis, des anges y assistent. En effet, quatorze “anges curieux” sont sculptés sur l'archivolte. Ils sont curieux de connaître enfin le verdict du jugement (cf. Première épître de Pierre, 1 : 12). Ne nous méprenons pas, ces anges ne sont pas des indiscrets ; leur rôle est important : ils enroulent avec convoitise le firmament, qui « disparaît comme un livre qu'on roule » (Apocalypse, 6 : 14) (1) pour nous permettre d'assister à la Révélation.

L'ange d�roulant les phylact�res du firmament

Comme au théâtre, ils lèvent le rideau, pour lever le voile sur la scène qui va se dérouler sous nos yeux. Ils observent avec curiosité l'annonce du Jugement.

4 des 14 anges curieux
les anges curieux
Les anges curieux
ange curieux
A côté du Christ, un ange présente un livre ouvert où est gravée la sentence : "Le Livre de Vie est scellé". C'est littéralement le titulus de la cérémonie du triomphe. Tout y est consigné (toutes les actions des morts et des vivants en vue du Jugement, et les noms de ceux qui seront sauvés. cf. Apocalypse 3 : 5 et 20 : 12) (voir illustration) (2) ; mais si, en grande partie, les jeux sont faits, tout n'est pas consommé et les sept sceaux de l'Apocalypse ne sont pas encore brisés : tout peut advenir. Quelle sera la Révélation ?
Livre de vie
Désormais, tous les acteurs sont en place : Juge, accusateurs diaboliques, avocats intercesseurs, anges greffiers et bien sûr les prévenus, l'humanité qui sera répartie entre élus et éprouvés... La scène s'ouvre sur le monde. Le drame liturgique du Salut va commencer.

UN JUGEMENT PARTICULIER
L'audience se déroule sous nos yeux : c'est bien un Jugement qui se tient sous les pieds du Christ.(3) Nous avons vu dans l'introduction qu'il s'agit du jugement particulier* d'une âme à l'article de la mort, plutôt que du Jugement dernier, définitif.
Lors de ce premier procès individuel, les âmes justes vont directement au paradis, celles qui sont irrémédiablement mauvaises vont en enfer, mais celles qui ne sont ni tout à fait bonnes ni tout à fait mauvaises (c'est à dire l'immense majorité des cas) doivent subir un processus provisoire et temporaire de purification, de restauration dont les principes se dessinent aux XIIe - XIIIe siècles, et que l'on appelera bientôt le purgatoire. A la fin des temps, au jour du Jugement dernier, corps et âmes de tous seront enfin réunis, et il n'y aura que deux verdicts définitifs cette fois : le paradis ou l'enfer, et ce pour l'éternité.

En fait, les deux jugements sont présents à Conques :
- le Jugement dernier se profile : le juge suprême vient d'apparaître ; il entre en scène et l'audience est annoncée. C'est le sens des références à l'Apocalypse (les anges curieux, les anges sonneurs de trompe, les versets de saint Mathhieu...). Oui, mais la sentence n'est pas encore prononcée !
- la scène de la pesée de l'âme d'un défunt (psychostasie) représente le Jugement particulier* d'un défunt, pris comme exemple parmi d'autres. Ce jugement au quotidien pourrait être le nôtre, aujourd'hui même ! La délibération voit s'affronter l'archange Gabriel et le Malin tricheur car l' audience est instruite à charge et à décharge et comporte un débat contradictoire qui tourne souvent à la dispute entre anges et démons, comme le note Le Goff (4). Ce procès préliminaire devant être confirmé lors du jugement dernier, les peines prononcées pour les fautes rédimables sont provisoires. Plusieurs signes indiquent qu'elles peuvent être temporaires.

LE VERDICT
Assistons à ce premier jugement : quelle en sera la sentence ? Acquittement ou condamnation ? Damnation ou Grâce* ? Quel critère l'emportera :
la Loi, ou la Foi ?
Regardons bien...

psychostasie
Une psychostasie miséricordieuse : dans ce combat, les croix de la foi et de la Grâce l'emportent sur les péchés de l'âme, malgré la vaine supercherie du diable
Survolez l'image pour afficher les légendes

LA PESÉE PARADOXALE
Les deux plateaux de la balance de la psychostasie (pesée de l'âme ou des actes) (5) portent des figures gravées, détail peu visible depuis le parvis, mais connu des initiés (ce qui suggère un commentaire oral du tympan par un clerc animant une liturgie dramatique, aujourd'hui comme hier).
Du côté de l'ange, la coupelle contient deux croix qui symbolisent la foi du défunt, le sacrifice du Christ pour le Salut du monde et la grâce* divine.

A l'autre bout du fléau, du côté du démon, la coupe contient l'âme représentée par le visage du défunt, avec son âme lourde de toutes ses fautes, représentées sous forme de flammes du remords. (6)

La première coupelle, que l'on pourrait croire bien plus légère que la seconde, sera cependant la plus lourde, en sorte que le fléau penche du bon côté, au profit du salut.
Cette âme est acquittée ! (Ce qui ne veut pas dire qu'elle ira directement et immédiatement au paradis...)
Toujours est-il qu'elle bénéficie d'une mansuétude qui n'est pas sans rappeler la parabole des ouvriers de la onzième heure (Cf. Matthieu, 20 : 1-16)

Le visage du défunt léché par les flammes dans la coupelle du Mal



Le paradoxe est d'autant plus criant que le démon triche ostensiblement en appuyant du doigt sur son plateau pour tenter de rétablir l’ordre logique du poids des péchés, qui devrait faire pencher le fléau de son côté !
Mais il n’en sera pas ainsi, car aux yeux de la Justice divine, la foi du défunt et les grâces* compensent largement les faiblesses de l'âme jugée, et ce malgrè la supercherie du diable. Le diable tricheur est à son tour dupé !
Ici, la victoire sur le diable n’est pas différée à la fin des Temps. Elle est acquise dès maintenant, au moment de la mort.

les croix au-dessus de la balance
La dispute entre l'ange et le Malin : une lutte pour le contrôle de l'âme du défunt
Survolez l'image pour visualiser les détails
Suivons le parcours de l'âme du défunt après son jugement...  

L'âme descend par une trappe jusqu'à la porte du Tartare*.

 

L'âme du défunt tombe par la trappe devant la Porte du Tartare Charon, le portier du Tartare Le diable dupeur dupé
Survolez l'image pour afficher les légendes

 

Elle choit aux pieds du diable qui incarne Charon. Brandissant sa massue (en forme de calice par dérision blasphématoire ?), il enfourne les défunts dans la gueule du monstre qui garde l'entrée du royaume des morts, à l'instar de Cerbère. (7)
Oui, mais ce n'est pas la seule issue possible !
Derrière Charon, la cloison qui sépare le sas des Tartares* de la porte des Demeures* paradisiaques n'est pas totalement hermétique. Ici l'octroi de la miséricorde divine se réitère et un ange sauve objectivement une nouvelle âme des griffes de Charon. Sans doute cet ange triche un peu, lui aussi, en chapardant au nez et à la barbe de Charon l'âme d'un défunt ! C'est le zèle dont parle J. Le Goff.
Au dire d’un théologien de l’époque, quand bien même l’ange se trompait dans son choix, saint Pierre ne le lui reprocherait jamais de l’avoir fait en faveur d’un condamné aux épreuves du Tartare*. (8)
Ici, l'ange psychopompe guidant l'élu qu'il soustrait au démon se retourne et fait face à Charon qui lui-même se retourne, floué, furieux mais impuissant.


Survolez les détails pour afficher les légendes

Parcours d'une âme lors du Jugement particulier
Ici, une âme élue passe des Tartares aux Demeures
Survolez l'image pour afficher les légendes

Et c'est ensuite l'accueil au paradis.

L'accueil des anges

Les phylactères qui encadrent la partie supérieure de la mandorle du Christ font allusion à l'Evangile de Matthieu à propos du Jugement dernier* : « Venez les Bénis de mon Père ; possédez le royaume préparé pour vous depuis l'origine du monde » ; et en regard : « Éloignez-vous de moi, Maudits… ». Cette citation, également présente sur le tympan du Jugement dernier de la basilique de Saint-Denis, laisse augurer d'un jugement sévère, d’une rigoureuse application de la Loi, au vu des œuvres, des actes des pécheurs.

Pourtant, le geste du Christ signifie tout autre chose, et la sentence du Roi-Juge peut se deviner par une ligne géométrique fondamentale.

LA DIAGONALE DE LA GRÂCE

Le Christ de la Parousie
Les mains du Christ reçoivent les Grâces venues du Père
et les déversent sur les hommes

A la différence de Satan, le Christ ne pointe pas l'index vengeur vers les réprouvés ou plus exactement les éprouvés. Tout au contraire, il ouvre largement la paume de ses mains : de la droite, il recueille les grâces* venues du Père, et de la gauche, il les déverse sur ceux qui en ont le plus besoin, les pécheurs du Tartare* qu'il est venu sauver, selon sa déclaration : « Je ne suis pas venu pour juger, mais pour sauver ». (Jn 12 : 47)
Sa main ne repousse personne, contrairement à ce qu'écrit Mérimée (9) ; elle symbolise la Miséricorde.
Toute l'iconographie du tympan est sous-tendue par la théologie paulinienne du Salut exposée dans l'épître à Tite : « Le jour où apparurent la bonté de Dieu et son amour pour les hommes, Il ne s'est pas préoccupé des œuvres que nous avions pu accomplir, mais poussé par sa seule miséricorde, il nous a sauvés par le bain de la régénération et de la rénovation en l'Esprit Saint. Et cet Esprit, il l'a répandu sur nous à profusion par Jésus Christ notre Sauveur, afin que, justifiés* par la du Christ, nous obtenions l'héritage de la vie éternelle. » (Ti 3 : 4-7)
Le tympan de Conques en est l'exacte illustration. (Régénération, Justification*, Esprit-Saint, Miséricorde : tous ces processus sont explicitement représentés au tympan comme nous le montrerons tout à l'heure. Toutefois, nous noterons également que la rétractation du pouce apporte une certaine restriction dans la distribution des grâces. (Lire à ce propos la page consacrée à la notion de Salut)


La construction géométrique de la “diagonale de la Grâce” renforce la gestuelle qui exprime clairement le don de la Grâce*.
En traçant la droite qui passe par les deux mains du Christ, nous constatons qu'elle prend son origine dans les ondes verticales tombant du Ciel, et qu'elle se termine pile sur la tête de l'homme “restauré*” selon la théologie de Hugues de Saint-Victor, homme qui s’éveille, se redresse, calme et étonné de se trouver sous les pieds de Satan, assis sur un lit de flammes qui éprouvent mais ne le brûlent pas. C'est le feu métaphorique du jugement qui éclaire la conscience du pécheur.
Le Jugement n'est pas la condamnation du pêcheur mais du péché. La justice du Messie, c'est la justification* du pécheur, non pour ses (hypothétiques) bonnes œuvres, mais par pur don gratuit de la Grâce* de Dieu pour ceux qui ont eu foi en Lui. (10)
Le tympan illustre en fin de compte le concept de justification par la foi qui fonde la théologie de saint Paul. « Dieu qui est riche en miséricorde, à cause du grand amour dont Il nous a aimés, alors que nous étions morts par la suite de nos fautes, nous a fait revivre avec le Christ. C’est par la grâce que vous êtes sauvés ! » (Ephésiens 2 : 4-5) (en savoir plus sur les références pauliniennes du tympan). On peut également rapprocher cette diagonale du dialogue entre Jésus et les Pharisiens, lors du repas chez les pécheurs : « Je ne suis pas venu appeler les justes, mais les pécheurs. » (Mt 9 : 13)

L'homme "restauré" au Purgatoire Main droite du Christ recevant les grâces du Père La main gauche du Christ déversant vers les hommes les grâces du ciel Les ondes divines Diagonale reliant les ondes divines au visage de l'Homme restaur�, en passant par les 2 mains du Christ Ondes divines Main droite du Christ qui reçoit les Grâces L'homme restauré Main gauche qui déverse les Grâces

La diagonale de la Grâce auTympan de la Rédemption"
Par l'intermédiaire du Christ, la Grâce du Père pénètre jusqu'au fond du Tartare

L'homme restaur&eactue;

L'homme restauré, qui s'éveille aux pieds de Satan.

LE TRONE ET SON MARCHE-PIED
Le Christ en majesté siège sur un trône. Car il est Roi, Juge et Grand prêtre. Nous avons là une illustration littérale de l'épître de Paul aux Hébreux : « Avançons-nous donc avec assurance vers le trône de la Grâce afin d'obtenir miséricorde et de trouver la grâce d'un secours opportun. » (Hé 4 : 16)

Les pieds du Christ reposent sur un socle incliné vers le Tartare. Cet angle (que l'on retrouve sur la branche inférieure de la croix orthodoxe, par référence au suppedaneum du crucifiement), évoque la descente de Jésus au royaume des morts avant sa résurrection. Il signifie que le Messie porte la rédemption jusqu'au fond des enfers.

le socle
Le suppedaneum : marchepied incliné de 10° aux pieds du Christ (référence à la planche de bois soutenant les pieds des crucifiés)

LA SYMETRIE DES DIAGONALES
Comme le tympan suit des lois géométriques fondées sur la symétrie, il n'est pas étonnant qu'une seconde diagonale traverse la composition en sens inverse. Elle prend également sa source dans les ondes célestes, mais cette fois-ci au pied de l'ange qui sonne la trompe au-dessus du Tartare ; elle traverse le Livre de Vie, passe par la main gauche du Christ tournée vers la terre, pèse de tout son poids sur le bon plateau de la balance de la pesée des âmes et vient tout naturellement ouvrir la porte du paradis. Est-ce vraiment un hasard ?

 

Seconde diagonale Les ondes divines Le Livre de Vie La main gauche du Christ Saint Michel pesant une âme Porte d'entrée du paradis

La seconde diagonale qui ouvre la porte du paradis

Est-il purement fortuit que les deux diagonales se croisent sur la main du Christ abaissée vers les Hommes ?

Les deux diagonales se croisent sur la main du christ

LE SECRET DE LA ROBE DE L'ANGE

al hamda
Survolez l'image pour visualiser le détail et cliquez ici pour zoomer

Dévoilons un autre indice qui confirme la présomption de la miséricorde divine.
Une proclamation annonce en effet les prémices du verdict que l'ange dansant à l'archivolte a deviné. Mais c'est encore secret... (11)
Il faudra attendre l'invention du téléobjectif au XXe s. pour révéler que ce que l'on croyait être une simple décoration au bas de la robe de l'ange à l'olifant qui survole le Tartare, était en fait une énigmatique inscription arabe écrite en caractères coufiques :
Gloire à Dieu
ce qui pourrait se lire “al arayoum” (la Félicité) ou plus exactement “al hamda (إن الحمد) ce qui signifie Gloria, Gloire [à Dieu], formule islamique traditionnelle de louange à Dieu. (12)

Cette allégresse proclamée au plus haut des cieux n'est-elle pas annonciatrice d'une fin heureuse, clémente et miséricordieuse ?

La présence d'une écriture en coufique fleuri, calligraphie des soufis persans de l'an Mil souligne les relations suivies que l'abbaye de Conques entretenait avec l'Orient et que le “Livre des Miracles” de sainte Foy évoque, notamment à travers l'histoire de Jean Ferré, Sarrasin converti.

Il est temps d'explorer les deux volets latéraux du triptyque : les Demeures* paradisiaques puis les Tartares*. (suite)

Chapitre suivant : 3) Les Limbes de l'Ancien Testament


(1) Si l'Apocalypse n'est pas le thème du tympan, plusieurs éléments de la vision de Jean sont représentés et permettent de cadrer la scène représentée dans l'instant qui précède la Révélation de la fin des temps : les anges qui enroulent le firmament, les trompettes qui sonnent, la présence du soleil et de la lune, le Livre de Vie, et même les trois batraciens surgis lorsque le sixième ange verse sa coupe sur l'Euphrate, juste avant le grand affrontement d'Armageddon. (« Et je vis sortir de la bouche du dragon, et de la bouche de la bête, et de la bouche du faux prophète, trois esprits impurs, semblables à des grenouilles. Car ce sont des esprits de démons, qui font des prodiges, et qui vont vers les rois de toute la terre, afin de les rassembler pour le combat du grand jour du Dieu tout puissant. » Ap 16 : 13-14). En effet trois crapauds apparaissent au tympan : un premier sous les pieds de l'avare pendu, le deuxième près du chaudron infernal à l'extrémité inférieure droite du tympan et le troisième qui, dans un geste que nous expliquerons, embrasse sur la bouche le chasseur embroché. (voir une illustration du bestiaire) Le soleil et la lune renvoient aussi à Isaïe 60 : 20 (remonter)

(2) Nombreuses sont les références bibliques qui évoquent le Livre de Vie, ou Livre des Prédestinées, livre ouvert où sont inscrits tous les actes bons et mauvais des hommes : Ex 32 : 32-33 ; Ps 69 : 29 ; 139 : 16 ; Jr 17 : 1 ; Dn 7 : 10 ; Ml 3 : 16 ; Lc 10 : 20 ; Ap 20 : 12... (remonter)

(3) Rappelons que le christianisme distingue deux jugements : un premier jugement, le jugement particulier*, individuel, intervient au moment de la mort (l'âme, à l'instant de sa séparation du corps, est immédiatement jugée). A la fin des temps se tiendra enfin le Jugement dernier*, collectif, pour l'humanité toute entière, au moment de la résurrection des morts. (remonter)

(4) On trouvera sous la plume de Jacques Le Goff, une définition du Jugement particulier qui constitue un excellent résumé du tympan de Conques :
“(le) jugement futur, dernier, général, ne comporte que deux possibilités : la vie ou la mort, la lumière ou le feu éternel. Le Purgatoire va dépendre d'un verdict moins solennel, un jugement individuel aussitôt après la mort que l'imagerie médiévale se représente volontiers sous la forme d'une lutte pour l'âme du défunt entre bons et mauvais anges, anges proprement dits et démons. Comme les âmes du Purgatoire sont des âmes élues qui seront finalement sauvées, elles relèvent des anges mais sont soumises à une procédure judiciaire complexe. Elles peuvent en effet bénéficier d'une remise de peine, d'une libération anticipée, non pour leur bonne conduite personnelle, mais à cause d'interventions extérieures, les suffrages. La durée de la peine dépend donc, en dehors de la miséricorde de Dieu, symbolisée par le zèle des anges à arracher les âmes aux démons, des mérites personnels du défunt acquis pendant sa vie et des suffrages de l'Eglise suscités par les parents et amis du défunt.” Jacques Le Goff, La naissance du Purgatoire, Gallimard, folio Histoire, éd. 2002, p. 285.
La dispute des âmes des défunts entre les anges et les démons est une image classique dans l'imaginaire médiéval, comme on la retrouve dans la vision de Fursy, voyage imaginaire dans l'au-delà d'un moine irlandais, racontée par Bède. Cf. Le Goff, ibid. p 154. Voir également la rubrique consacrée à la notion du salut.
Par ailleurs, on trouvera à la rubrique F.A.Q. question n° 5 un résumé des arguments qui arguent en faveur du Jugement Particulier. (remonter)

(5) Plutôt qu'une pesée de l'âme qui correspondrait à un Jugement dernier, il s'agit en fait de la pesée des actes du défunt lors de son jugement indivuduel, où l'on fera le bilan des bonnes et mauvaises actions. (remonter)

(6) La présence de visage humain dans la balance deviendra un thème classique, souvent repris à l'époque gothique.
C’est ainsi, par exemple, qu’au Jugement dernier de Chartres, « on distingue dans le plateau deux têtes d’homme, dont une exprime la tranquillité et l’autre la terreur » (Yves Delaporte, Commentaire du Jugement dernier de Chartres). Cette coïncidence justifie l’opinion d’Emile Mâle qui voyait dans le tympan de Conques l’origine des tympans gothiques de l’Ile de France. On retrouve d'ailleurs dans les psychostasies* des cathédrales de Paris ou d'Amiens, le même déséquilibre en faveur du Salut.
Toutefois, contrairement par exemple à la représentation du portail du Saint-Sauveur d'Amiens, le visage de l’homme de Conques n’exprime pas la terreur du Jugement (voir l'illustration) ; il met simplement en exergue le mystère de la Grâce* divine qui l’emporte sur le poids du mal.
A propos de la balance, du poids et du contrepoids, on est frappé par l'adéquation des écrits de Simone Weil au sujet de l'art roman et du génie d'oc : « [L’essence de l’inspiration occitanienne] resplendit dans l’art roman. L’architecture […] n’a aucun souci de la puissance ni de la force, mais uniquement de l’équilibre. […] L’église romane est suspendue comme une balance autour d’un point d’équilibre, un point d’équilibre qui ne repose que sur le vide. […] C’est ce qu’il faut pour enclore cette croix qui fut une balance où le corps du christ fut le contrepoids de l’univers. » (Simone Weil, sous le pseudonyme d'Emile Novis, in “Le génie d’oc”, Les cahiers du sud, 1943) (remonter)

(7) Nous préférons appeler le monstre qui garde la porte du Tartare Cerbère plutôt que le Léviathan, car nous verrons que les références à l'antiquité gréco-romaine sont nombreuses dans ce tympan représentatif de la "Renaissance romane". La massue brandie par Charon évoque la masse dont ce dernier est muni dans la mythologie étrusque (Charun). Le tympan est en quelque sorte une parabole, un discours eschatologique peuplé d'allégories, d'analogies, d'énigmes comme la mystérieuse inscription de la robe de l'ange que nous verrons au prochain chapitre. (remonter)

(8) Jacques Le Goff explique que, quitte à commettre une erreur judiciaire, celle-ci se fait toujours au bénéfice du défunt, jamais à son détriment. Il évoque un autre défunt arraché des griffes du démon. Il s'agit de Dagobert, détourné des enfers par saint Denis en raison de la dévotion du roi des Francs envers le premier évêque de Paris, selon la Légende Dorée de Jacques de Voragine. cf. A la recherche du temps sacré, Jacques Le Goff, Perrin, coll. tempus, 2014, p. 79-80. (remonter)

(9) « Le Christ, drapé tout à fait à l'antique, ne manque pas de noblese : sa main droite se lève pour bébir, tandis que de la gauche, il repousse les damnés. » Prosper Mérimée, Notes d'un voyage en Auvergne, 1838, p. 181 (remonter)

(10) Législateur, illuminateur, le Christ est le Sauveur. « Le Rédempteur n'est donc plus un juge menaçant, mais le Sauveur souffrant, la victime offerte à l’immolation pour le Salut de l’humanité. » (Yves Christ, Les Jugements derniers, p. 18). Nous verrons plus loin qu'il existe une diagonale perpendiculaire, dite diagonale de la foi. (remonter)

(11) On ne peut s'empêcher de songer au verset de l'Evangile selon saint Luc à propos de la lumière : « Car il n'y a rien de secret qui ne deviendra manifeste, ni rien de tenu secret qui ne doive être connu et venir au grand jour ». (Lc 8 : 17) (remonter)

(12) « Il s'agit d'une des formules de glorification de Dieu, al hamda, c'est à dire “la gloire”, employée ici en relation directe avec le thème central du tympan. Cette traduction a été confirmée par le département des langues et traductions de l'université d'al Azhar au Caire. Une première lecture avait été effectuée par Mme Madeleine Viré, de l'Institut des Hautes Etudes Arabes de Tunis, qui y voyait le mot al youm, “la félicité” (Cf. Procès-verbaux de la Société des lettres, sciences et arts de l'Aveyron, t. XXXVIII, 1954-58, p. 339.). [...] Le mot al hamda ("Gloire à Dieu”) s'adapte si bien au thème du Jugement dernier, sur le tympan de Sainte-Foy de Conques, qu'il n'est plus possible d'attribuer à cette inscription une simple valeur décorative. Son auteur, “le Maître du tympan”, ou moins vraisemblablement un membre de son équipe, avait pleinement conscience de ce qu'il gravait au bas de la robe de l'ange. Venait-il de l'Espagne mozarabe ? La question peut se poser. » Jean-François Faü, docteur en histoire médiévale, fin connaisseur de la langue arabe et Attaché linguistique à l'Ambassade de France au Caire, “A propos de l'inscription en caractères coufiques sur l'ange sonneur d'olifant au tympan de Sainte-Foy de Conques”, in "Enfer et Paradis", Cahiers de Conques n°1, Centre Européen d’Art et de Civilisation Médiévale, 1995, p. 67-70. Cette mention cryptée détient, avec les autres inscriptions, la clé d'interprétation du tympan du Salut, clé que nous décodons dans la page intitulée “Sésame du tympan”. Merci aux internautes arabisants de nous apporter leurs lumières sur cette inscription, sa traduction ou sa transcription. (remonter) Page précédente

Chapitre suivant : 3) Les Demeures paradisiaques de l'Ancien Testament

Haut de la page

Retour au chapitre précédent (1. Structure générale)

 
L'archange saint Michel La tricherie du diable Les croix de la Grâce L'âme du d�funt

 

Page précédente